Dans son ouvrage intitulé La Place de l’Homme dans la Nature, le philosophe européen de renom du début du XXe siècle, Max Scheler, déplore l’absence d’une vision unifiée de ce qu’est l’homme, comme il l’explique [1] :
« Si l’on interroge une personne instruite dans le monde occidental sur ce que signifie le mot ‘homme’, il est probable que trois conceptions incompatibles viennent s’y confronter. La première est celle de la tradition judéo-chrétienne d’Adam et Ève, comprenant la création, le paradis et la chute. La deuxième est issue de la tradition grecque où, pour la première fois, la conscience de soi de l’homme lui assigne une place unique en vertu de sa ‘raison’. La troisième est celle de la science moderne et de la psychologie génétique, qui possède aussi sa propre tradition. Selon cette dernière, l’homme est un produit très récent de l’évolution sur notre planète, une créature distinguée de ses prédécesseurs du monde animal uniquement par le degré de complexité des énergies et des capacités déjà présentes à un niveau subhumain. Ces trois conceptions sont incompatibles entre elles. Ainsi, nous avons aujourd’hui une anthropologie scientifique, une anthropologie philosophique et une anthropologie théologique totalement séparées. Il nous manque donc une idée cohérente et unifiée de l’homme. »
De façon générale, cette déclaration reste encore valable aujourd’hui. En particulier, un fossé apparemment infranchissable subsiste entre la vision de la science contemporaine et celle des religions théistes, notamment les religions abrahamiques, sur la définition exacte de ce qu’est l’homme. Dans cet ouvrage, j’entends avancer des arguments démontrant qu’une part importante de cet écart est artificielle, et qu’elle provient d’une compréhension et d’une interprétation incomplètes ou erronées du récit judéo-chrétien ou islamique sur la manière dont la vie en général, et l’être humain en particulier, furent créés.
Plus précisément, il s’agit pour moi d’apporter une lecture herméneutique du Coran (et, par extension, de la Bible) concernant un spectre restreint de sujets mystérieux évoqués dans le texte sacré, en utilisant une méthode combinant une lecture attentive du texte et les connaissances scientifiques modernes. Les sujets en question sont l’Arbre Interdit et le récit de la Chute d’Adam, ainsi que le mystère des jinn.
À la différence des autres approches, le Coran lui-même fournit au lecteur avisé une clef exégétique précieuse, illustrée dans le verset 7 du troisième chapitre, appelé Al-i Imran, que le brillant commentateur du Quran du XXe siècle, Muhammad Asad (né Leopold Weiss, connu aussi pour La Route vers La Mecque), qualifiait de « la phrase clé de toutes ses phrases clés ». Voici le verset en question (d’après la traduction d’Asad) [2] :
« C’est Lui qui t’a révélé ce Livre sacré, dont certains versets sont clairement interprétés en eux-mêmes – car ils constituent l’essence même du Livre – et d’autres sont d’interprétation allégorique. Quant à ceux dont les cœurs sont flous ou inclinés à s’égarer, ils suivent la partie allégorique, cherchant à en déchiffrer la signification finale de façon arbitraire. Mais seul Allah connaît la véritable signification de ces versets. Les vrais savants disent alors : “Nous croyons en lui ; tout ce qui en fait partie émane de notre Seigneur — toutefois, seul ceux qui ont de la perspicacité peuvent en saisir la véritable essence.” »
Ce verset indique clairement qu’il existe deux types de versets dans le Coran : ceux dont la signification est clairement établie (au sens littéral), qui concernent les fondements de la religion islamique ; et ceux qui sont allégoriques, nécessitant une compréhension approfondie, avec la reconnaissance que, en dernier recours, seul Allah détient la connaissance absolue de leur signification.
Il est crucial de noter que l’expression utilisée ne concerne pas « ceux qui croient, disent : ‘Nous croyons en lui…’ » mais plutôt « ceux qui sont profondément ancrés dans la connaissance disent : ‘Nous croyons en lui…’ ». Pourquoi cette distinction ? J’affirme que cela implique que la connaissance est une condition essentielle — mais pas suffisante en soi — pour appréhender et potentiellement comprendre les versets allégoriques. Une indication favorable à cette interprétation se trouve chez certains exégètes musulmans du début : Abdullah Yusuf Ali rapporte dans ses commentaires célèbres que le grand mufassir Mujahid ibn Jabr, du groupe des tabi’un, aurait soutenu que le verset devrait en réalité se lire ainsi : « Personne ne connaît sa signification cachée sinon Allah et ceux qui sont fermes dans la connaissance, qui disent… »
Parmi les mystères et symbolismes les plus captivants du Coran figurent les concepts de jinn, l’Arbre Interdit, ainsi que la mystérieuse expulsion d’Adam et Ève du paradis (la Chute d’Adam ou de l’Homme). Malgré l’importance fondamentale de ces notions pour la religion et la culture islamiques — et leur riche interprétation dans la science contemporaine — la compréhension musulmane actuelle de ces sujets demeure, il faut le dire, vague et floue.
Concernant le concept de jinn (forme plurielle, singulier : jinni), la majorité des musulmans en ont une conception qui se rapproche de celle que l’on trouve dans la plupart des cultures : des êtres surnaturels ou semi-divins, tels que esprits, shedim, kami, fées, démons, etc. Cependant, il est probable que la conception des jinn soit beaucoup plus profondément ancrée dans la psyché musulmane, au point d’être une composante essentielle de l’identité culturelle islamique. Cela s’explique principalement parce que les sources épiégétiques les plus strictes, à savoir le Coran et la Sunnah (les paroles du prophète), présentent les jinn comme une classe d’êtres créés, centrale et toujours d’actualité.
L’attribution d’un caractère surnaturel aux jinn demeure purement spéculative et irrationnelle, en l’absence de toute preuve textuelle ou scientifique cohérente en faveur de cette interprétation. À mon avis, il s’agit là d’une grave erreur d’interprétation. Bien que fascinants et mystérieux pour beaucoup, ces êtres interprétés comme des esprits ou des fantômes ont surtout agi comme une distraction séduisante de leur véritable nature, qu’il faut chercher par une approche différente.
Étant donné le rôle central que le Coran confère aux jinn et aux démons dans la sphère de la santé et du salut de l’humanité, le fait de ne pas disposer d’explications rationnelles et non fallacieuses crée un vide important dans la compréhension du message coranique et islamique. Ce vide, s’il n’est pas comblé, pourrait même constituer un obstacle insurmontable à une amélioration globale de l’état humain.
Je soutiens que, bien que diverses cultures et religions dans le monde évoquent toutes l’existence d’esprits, de fées, de démons ou de diables — ce qui constitue un point commun précieux — le Coran et les paroles du Prophète, de façon inédite, offrent, comme je le démontrerai dans cet ouvrage, des indices solides et indiscutables permettant, en associant les connaissances modernes, de dévoiler la véritable nature de ces entités.
Par exemple, le célèbre astrophysicien Carl Sagan a condamné, en termes désapprobateurs, la croyance historique de l’humanité en des entités démoniaques, la qualifiant de superstition et d’ignorance. Pourtant, il sous-estime gravement la sagesse collective accumulée par l’humanité à travers les âges et les cultures. Il ne donne pas le bénéfice du doute même aux grands penseurs de la dialectique comme Socrate ou Platon [3].
L’historien influent de la religion, Mircea Eliade, critique également cette attitude condescendante, du moins dans un contexte plus large, à l’encontre des croyances des peuples archaïques, d’après l’analyse des anthropologues Tylor et Frazer [4]. Il souligne que :
« Tylor et Frazer, à l’instar de bons positivistes, considèrent la vie magico-religieuse des peuples archaïques comme un amas de superstitions enfantines, produits de peurs ancestrales ou de la stupidité ‘primitive’. Mais cette distinction de valeur est en contradiction avec les faits. Le comportement magico-religieux des peuples archaïques révèle une prise de conscience existentielle du cosmos et de leur propre nature. »
Contrairement aux accusations scientistes et coloniales de superstition ou de primitivisme, mon interprétation cherchera à conférer une valeur rédemptrice à toutes les cultures et croyances du monde, qu’elles soient animistes ou religieuses organisées. Toutes, à leur manière, ont conçu, avec leurs moyens, cette idée de forces invisibles de la nature influençant leur vie, tout en demeurant hors de leur contrôle pour la majeure partie de l’histoire humaine. En proposant une nouvelle hypothèse, je tenterai d’unifier l’origine et la universalité de ces croyances, tout en expliquant leur influence sur l’inconscient collectif. Mon approche est « nouvelle » dans la mesure où la théorie que je présente sur l’origine et la signification du mythe des jinn ne ressemble ni à celles proposées dans le cadre académique conventionnel, ni à l’une ou l’autre des explications souvent avancées pour expliquer ces similitudes frappantes entre mythes de démons ou de fantômes, répandus dans des groupes séparés par l’espace et le temps [5,6].
Quant aux archétypes liés à l’Arbre Interdit et à la Chute d’Adam, ils occupent une place centrale dans le récit de la création de l’humanité dans le Coran et la Bible. Cependant, à ma connaissance, la signification et le sens profonds de ces histoires n’ont pas encore été rationnellement élucidés.
L’Arbre Interdit et l’expulsion d’Adam et Ève du jardin d’Éden sont en général interprétés, soit de façon supra-terrestre, sans lien concret avec la Terre ou la biosphère, soit de manière arbitraire dans les autres cas, à partir d’explications humaines non justifiées. Résultat : la herméneutique s’envole souvent dans tous les sens lors des commentaires du Coran et de la Bible, qu’ils soient d’origine musulmane, juive ou chrétienne.
Plusieurs questions fondamentales relatives à la Chute d’Adam restent sans réponse claire et cohérente dans le cadre des doctrines abrahamiques, telles que :
- Où se trouvait précisément le jardin d’Éden ?
- Quelle était la nature exacte de l’Arbre Interdit ? Un figuier, un pommier, du blé, ou autre chose ?
- Pourquoi le Coran n’utilise-t-il jamais le mot ‘fruit’, alors que la Bible parle explicitement de cela ?
- Quel était le véritable statut d’Adam et Ève ? Était-ce des êtres humains comme nous ou quelque chose d’autre ?
- Si ce sont des humains biologiques, pourquoi leur nudité n’est-elle apparue qu’après avoir mangé de l’Arbre ?
- Pourquoi Dieu a-t-il placé l’Arbre au centre du jardin tout en l’interdisant à Adam et Ève ?
- Pourquoi cette histoire est-elle présentée comme un événement unique dans le Coran et la Bible ? Car il semble que, malgré la miséricorde divine, Dieu n’a pas pardonné leur première et unique transgression, puisque leur punition fut leur bannissement du paradis.
Et qu’en est-il de Satan ou du serpent ? Qu’étaient-ils réellement, et quel rôle ont-ils joué ?
En supposant qu’Adam et Ève étaient effectivement des êtres humains et qu’ils avaient la liberté de choisir, pourquoi auraient-ils eu besoin de Satan ou du serpent pour leur suggérer de manger de l’Arbre ? Étaient-ils dépourvus de toute conscience avant cela ?
De manière générale, quelle est la signification profonde de l’histoire d’Adam et Ève, de leur consommation du fruit de l’Arbre Interdit, de leur bannissement du jardin et des autres punitions restrictives : vie de labeur, de peine, de sang, conflit constant, prédateurs, morts, etc. ?
Deux options s’offrent à nous : soit cette histoire est une invention, sans fondement factuel, soit notre interprétation est erronée.
Les érudits islamiques, imams et sheikhs ne peuvent souvent pas apporter d’éclaircissements scientifiques profonds à ces sujets, étant généralement limités à resservir le récit traditionnel. Les explications populaires sont souvent pleines d’éléments fantastiques, sensationnels voire irresponsables.
De même, des autorités juives ou chrétiennes n’ont pas encore avancé d’explications rationnelles et non arbitraires pour ces narrations. Étudier aujourd’hui les expositions religieuses, culturelles ou soi-disant scientifiques sur ces thèmes revient à un exercice futile, voire à une ignorance volontaire.
Je propose dans ce livre deux idées peu conventionnelles, chacune révolutionnaire en soi, mais complémentaires :
-
Je propose une nouvelle lecture des archétypes de l’Arbre Interdit et de la Chute d’Adam, en dévoilant leur véritable sens derrière le récit coranique. Je démontre comment les histoires d’Adam et Ève mangant cet « arbre interdit », exposant leurs parties privées, subissant la punition de lutter pour survivre, devenant « ennemis » des autres êtres vivants, et versant du sang, peuvent être comprises sur un plan symbolique, ce qui résout aussi l’énigme ancienne de la connaissance d’Allah des « noms » d’Adam.
- Avec des références islamiques et en recourant aux sciences modernes, j’affirme que les notions de jinn et de démons ne désignent pas des êtres surnaturels, mais des entités tangibles essentielles pour l’équilibre biologique, la santé et la prospérité humaine.
L’interprétation que j’ai développée s’appuie sur une lecture attentive des textes coraniques et prophétiques, enrichie par la physique, la microbiologie, l’écologie microbienne, la biogéochimie et surtout la science émergente de la microbiote.
L’enjeu de cette approche pourrait transformer la vision mythologique, anthropologique et épistémologique du rôle de la révélation. En donnant une base rationnelle à ces concepts, notamment celui des démons et des esprits, la compréhension moderne se veut cohérente et éclairante. La lecture que je propose de la Chute et de l’Arbre Interdit aura des profondes répercussions sur les récits abrahamiques, notamment concernant la notion chrétienne du Péché Originel et celle de Satan.
L’objectif principal de cette œuvre est de persuader mes compatriotes musulmans qu’ils ne saisissent pas encore la véritable valeur herméneutique de certains versets allégoriques du Coran. En ce moment historique, ils sont éloignés de la puissance métaphysique du texte sacré et de ses potentialités civilisatrices. Mon intenton initiale était personnelle : tenter de pénétrer ces versets mystérieux, dans la limite du possible aujourd’hui. En étant crédible et non arbitraire, cette interprétation pourrait influencer non seulement la manière dont nous acquérons et construisons nos savoirs, mais aussi, plus profondément, la nature de notre humanité et la raison de notre présence dans l’univers.
Références
- Scheler, Max, et Hans Meyerhoff. La Place de l’Homme dans la Nature. Boston : Beacon Press, 1961.
- Le message du Coran. Gibraltar, Dar Al-Andalus, 1993.
- Sagan, Carl, et Ann Druyan. Le Monde hanté par les démons. Royaume-Uni, Ballantine Books, 1997.
- Eliade, Mircea. Images et symboles : Études en symbolisme religieux. Vol. 684. Princeton University Press, 1991.
- Witzel, EJ Michael. Les origines des mythologies du monde. Oxford University Press, 2012.
- Shermer, Michael, et Pat Linse. « La science derrière la vision des fantômes ». Skeptic, 16 mai 2022, https://www.skeptic.com/reading_room/the-science-behind-why-people-see-ghosts/.






