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Tragédie de Babri Masjid : 33 ans après, la douleur brûle toujours

Musulmans en Inde. Crédit éditorial : arindambanerjee

Trois décennies après le jour où des foules hindoues ont rasé la mosquée historique de Babri, les musulmans indiens refusent toujours d’oublier son héritage. Dans une nation de plus en plus dominée par le nationalisme hindutva, cette mémoire inflexible est devenue un puissant acte de résistance », écrit la journaliste Rushda Fathima Khan.

Malgré la construction du nouveau temple Ram et la large couverture médiatique nationale entourant son achèvement, le souvenir de Babri n’a pas disparu de la conscience collective de la communauté. Cette endurance elle-même reflète une forme de résistance.

Dans toutes les sociétés, lorsque les communautés sont mises de côté ou privées de justice, leur mémoire collective devient plus nette. Les moments de rupture deviennent des repères qui organisent la compréhension politique. La mémoire évolue vers une source de clarté dans les situations où l’environnement institutionnel n’apporte pas d’équité.

C’est la dynamique visible dans la relation des musulmans indiens avec Babri. L’événement est devenu plus qu’un épisode historique. C’est devenu un marqueur par rapport auquel les développements politiques ultérieurs sont mesurés.

La relation entre effacement et remémoration a des parallèles ailleurs. En Bosnie, dans les années 1990, la destruction des mosquées et des infrastructures culturelles faisait partie d’un projet politique plus vaste visant à réorganiser l’identité et l’appartenance. Des rapports provenant de l’ouest de la Chine ont décrit la suppression progressive de l’architecture islamique dans les régions habitées par des musulmans ouïghours. Chaque contexte est différent, mais la dynamique sous-jacente est comparable. Dès qu’un État ou un mouvement politique dominant définit l’identité minoritaire comme un problème, les espaces religieux et culturels deviennent des lieux de contestation.

Un rassemblement Hindutva.
Crédit éditorial : arindambanerjee / Shutterstock.com

Pour comprendre la signification du 6 décembre, il est nécessaire de revenir sur les décennies qui ont précédé la démolition. Les violences anti-musulmanes dans des endroits comme Moradabad, Nellie, Hashimpura et Bhagalpur avaient déjà créé le sentiment que les institutions étatiques n’étaient pas disposées ou incapables de protéger les musulmans.

Babri a clairement confirmé ces craintes. Le 6 décembre 1992, des dizaines de milliers d’extrémistes hindous ont passé des heures à détruire la mosquée du XVIe siècle à coups de marteaux et d’outils de fortune. De hauts dirigeants politiques du parti de droite Bharatiya Janata (BJP) et d’autres groupes extrémistes hindous étaient présents dans la zone et les unités de police ne sont pas intervenues. La démolition a été suivie par l’une des flambées de violence communautaire les plus meurtrières en Inde, avec près de deux mille personnes tuées dans des émeutes dans plusieurs États.

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Les commissions d’enquête ont produit une documentation abondante mais une responsabilité limitée. Plusieurs acteurs politiques d’extrême droite impliqués dans la mobilisation n’ont pas été tenus pour responsables. Les affaires ont duré des décennies avant de se terminer par des acquittements. Plus important encore, en 2019, la Cour suprême a qualifié la démolition de violation grave de l’État de droit, mais a néanmoins accordé le terrain litigieux pour la construction d’un temple de Ram.

Ce résultat signalait un problème plus profond. Toutes les voies institutionnelles qui auraient dû limiter la mobilisation majoritaire ont échoué. Les partis d’opposition ont formulé des critiques rhétoriques mais n’ont pas lancé de contestation politique soutenue. Babri a ainsi exposé une réalité structurelle : la solution à la vulnérabilité des musulmans indiens ne pouvait pas être trouvée dans le système tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Les institutions créées pour servir de freins ont de plus en plus convergé avec la logique politique de l’Hindutva.

Les développements de la dernière décennie soulignent cette évaluation. Des organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, ont documenté des démolitions punitives visant des maisons, des entreprises et des structures religieuses musulmanes dans plusieurs États. Ces actions sont souvent justifiées par des allégations de construction illégale, mais de nombreuses démolitions font suite à des protestations de groupes extrémistes hindous ou à des tensions communautaires plutôt qu’à une procédure légale régulière.

Le bulldozer est devenu un symbole officieux du pouvoir administratif, exprimant la rétribution plutôt que la justice procédurale. Le phénomène s’étend aux sites religieux.

En 2024, la tentative du gouvernement d’examiner la mosquée Shahi Jama dans le Sambhal de l’Uttar Pradesh a déclenché des manifestations qui se sont soldées par la mort d’au moins cinq hommes musulmans sous les tirs de la police. Ces évolutions contemporaines relient le passé au présent. Le spectacle du Temple Ram, chorégraphié par le BJP au pouvoir et dirigé par le Premier ministre nationaliste hindou indien Narendra Modi, qui s’est placé au centre d’un événement religieux à la vue des caméras du pays, a été célébré par de larges pans des masses hindoues comme un moment de fierté.

Pour les musulmans indiens, l’exclusion révélée par Babri est désormais renforcée par le grand public dont les célébrations ont normalisé une tragédie que les musulmans continuent de pleurer.

Trente-trois ans après Babri, la leçon centrale reste inchangée. La démolition a révélé les limites de chaque institution censée protéger les droits des minorités, et les décennies qui ont suivi ont confirmé à quel point cet alignement s’est profondément enraciné. Ce souvenir perdure parce qu’il reflète une vérité que les musulmans indiens rencontrent à plusieurs reprises dans l’Inde contemporaine : le système existant n’offre aucune voie significative vers réparation ou protection.

Se souvenir de Babri n’est donc pas un acte de regarder en arrière. C’est une compréhension claire de la réalité politique à laquelle ils continuent d’être confrontés.

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