Le Conseil canadien des affaires publiques musulmanes (CMPAC) a publié un nouveau manuel politique complet appelant à des réformes radicales pour lutter contre l’islamophobie à travers le Canada, coïncidant avec l’anniversaire de l’attaque terroriste d’extrême droite de 2021 qui a coûté la vie à quatre membres de la famille Afzaal à London, en Ontario.
La publication, Combatting Islamophobia: A Policy Handbook, a été lancée le 6 juin en souvenir des victimes de ce qui reste l’une des attaques anti-musulmanes les plus dévastatrices de l’histoire du Canada.
Le CMPAC affirme que le manuel se veut à la fois un hommage à la famille et une feuille de route pour les gouvernements cherchant à s’attaquer à ce qu’il décrit comme les racines systémiques et institutionnelles de l’islamophobie au Canada.
Le document de 30 pages rassemble les conclusions de plusieurs rapports parlementaires et gouvernementaux récents, tout en avançant une série de recommandations visant à renforcer la protection des communautés musulmanes, à réformer les institutions publiques et à améliorer la responsabilité au sein du gouvernement.
Dans son introduction, le CMPAC déclare que l’attaque contre la famille Afzaal « n’était pas une tragédie isolée », mais a plutôt révélé une réalité contre laquelle les Canadiens musulmans mettaient en garde depuis des années : l’islamophobie reste profondément ancrée dans la société et les institutions canadiennes.

En souvenir de la famille Afzaal
Le soir du 6 juin 2021, des membres de la famille Afzaal se promenaient à London, en Ontario, lorsqu’ils ont été délibérément pris pour cible par un homme qui les a percutés avec son véhicule.
Quatre membres de la famille ont été tués : Salman Afzaal, 46 ans ; sa femme Madiha Salman, 44 ans ; leur fille Yumna Afzaal, 15 ans ; et Talat Afzaal, la mère de Salman, âgée de 74 ans. Le fils du couple, âgé de neuf ans, a été grièvement blessé mais a survécu.

Les autorités canadiennes ont déterminé par la suite que l’attaque était motivée par la haine contre les musulmans et constituait un acte de terrorisme.
Les meurtres ont provoqué une onde de choc dans les communautés musulmanes du Canada et du monde entier. Des veillées ont eu lieu dans tout le pays, les dirigeants politiques ont condamné l’attaque et une attention renouvelée a été accordée à la menace croissante posée par la haine anti-musulmane et l’extrémisme d’extrême droite.
Toutefois, pour de nombreux musulmans canadiens, la tragédie a également mis en lumière des préoccupations de longue date concernant la complaisance institutionnelle face à l’islamophobie croissante.
Le CMPAC note que le Canada continue d’enregistrer le plus grand nombre d’assassinats ciblés de musulmans parmi les pays du G7, soulignant la nécessité d’une réponse plus robuste et coordonnée de la part du gouvernement.
L’islamophobie au-delà
L’un des principaux arguments avancés par le manuel est que l’islamophobie ne peut être comprise uniquement à travers le prisme des crimes haineux ou des actes individuels de préjugés.
S’appuyant sur les rapports produits par le Comité sénatorial permanent des droits de la personne, le Bureau du représentant spécial chargé de lutter contre l’islamophobie et le Comité permanent de la justice et des droits de la personne de la Chambre des communes, le CMPAC soutient que la discrimination anti-musulmane est souvent reproduite par les lois, les politiques, les pratiques administratives et les structures institutionnelles.
Le manuel met en lumière les préoccupations soulevées dans des études gouvernementales récentes concernant les cadres de sécurité nationale, les procédures de contrôle aux frontières, l’application des lois en matière d’immigration, les mécanismes de surveillance des œuvres caritatives et la discrimination sur le lieu de travail.

Selon le CMPAC, les musulmans du Canada continuent de faire l’objet d’une surveillance disproportionnée au moyen d’approches fondées sur la sécurité qui associent fréquemment l’identité musulmane à un risque potentiel ou à l’extrémisme.
Le rapport souligne également des préoccupations récurrentes concernant l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), notamment des allégations de profilage, de contrôle accru et de traitement inégal des voyageurs musulmans. De récents incidents impliquant des locuteurs musulmans invités à assister à des conférences islamiques nationales ont encore alimenté les inquiétudes concernant les pratiques de contrôle de l’immigration et la discrimination idéologique.
Un autre domaine mis en évidence dans le manuel est le traitement réservé aux organisations caritatives musulmanes.
Le CMPAC cite les conclusions d’études parlementaires indiquant que les organisations dirigées par des musulmans ont été soumises à des niveaux disproportionnés d’audits et de contrôles de conformité. Le manuel soutient qu’une plus grande transparence et une plus grande responsabilité sont nécessaires pour garantir que les cadres réglementaires ne pèsent pas injustement sur les institutions musulmanes.
Protéger les mosquées et les institutions communautaires
Parmi les recommandations les plus importantes contenues dans le manuel figure la création d’une stratégie nationale globale pour lutter contre l’islamophobie.
Le CMPAC exhorte le gouvernement fédéral à établir un cadre « pangouvernemental » qui coordonnerait les efforts des ministères responsables de la sécurité publique, de la justice, de l’immigration, de l’éducation et du développement communautaire.
La stratégie proposée comprendrait des évaluations nationales régulières examinant la nature et l’ampleur de l’islamophobie, une meilleure collecte de données sur les crimes haineux, des mécanismes de responsabilisation plus solides et une coopération renforcée entre les autorités fédérales, provinciales et municipales.
L’organisation soutient que même si le Canada a produit de nombreux rapports documentant la discrimination anti-musulmane, la mise en œuvre a souvent pris du retard par rapport aux recommandations.

« Les communautés musulmanes ne devraient pas être contraintes de subir continuellement des discriminations, des traitements inégaux ou des menaces pour leur sécurité alors que les gouvernements réagissent par des actions insuffisantes et des réformes retardées », déclare le manuel.
Le manuel met un accent particulier sur la protection des institutions et des espaces communautaires musulmans.
Le CMPAC réclame la création d’un fonds fédéral permanent dédié spécifiquement à la sécurité de la communauté musulmane. Le programme proposé soutiendrait l’amélioration de la sécurité physique des mosquées, des écoles islamiques et des centres communautaires, notamment des systèmes de surveillance, des points d’entrée renforcés, un éclairage amélioré et des infrastructures de préparation aux situations d’urgence.
L’organisation recommande également d’élargir considérablement les programmes de financement de la sécurité existants et d’allouer au moins 40 millions de dollars pour soutenir les mesures de protection des institutions musulmanes à travers le Canada.
Cette proposition intervient dans un contexte d’inquiétudes croissantes concernant les menaces dirigées contre les mosquées et les centres islamiques, en particulier pendant les périodes de tensions internationales accrues ou d’activités haineuses en ligne accrues.
Le CMPAC préconise en outre la création de partenariats formels entre les organisations musulmanes, les forces de l’ordre et les autorités locales, avec des agents de liaison désignés et des mécanismes de réponse rapide pour faire face aux menaces contre les communautés musulmanes.
Un appel à la responsabilité
Tout au long du document, un thème récurrent est la responsabilité.
Le CMPAC soutient que des progrès significatifs nécessitent plus que des gestes symboliques ou des condamnations publiques suite à des actes de violence anti-musulmans. Au lieu de cela, il appelle à une réforme institutionnelle durable, à une plus grande transparence dans la prise de décision gouvernementale et à des mécanismes plus solides pour identifier et traiter les résultats discriminatoires.
Le manuel souligne à plusieurs reprises que l’islamophobie doit être comprise non seulement comme une question de préjugés individuels, mais également comme une question de gouvernance, de politique publique et de responsabilité institutionnelle.
En lançant le manuel à l’occasion de l’anniversaire de l’attaque de la famille Afzaal, le CMPAC espère que les leçons du 6 juin 2021 ne seront pas oubliées.
Quatre ans après l’attaque terroriste de Londres, de nombreux Canadiens musulmans continuent de considérer cette tragédie comme un rappel douloureux des conséquences d’une haine incontrôlée. Pour le CMPAC, honorer la mémoire de la famille Afzaal nécessite plus que le simple souvenir.
Alors que des incidents anti-musulmans continuent d’être signalés partout au Canada et que des préoccupations persistent concernant la discrimination au sein des institutions publiques, l’organisation exhorte les décideurs politiques à aller au-delà de la reconnaissance du problème et à mettre en œuvre des réformes concrètes capables de protéger les communautés musulmanes et de s’attaquer aux structures plus profondes qui permettent à l’islamophobie de perdurer.
La publication du manuel représente le dernier effort des organisations de la société civile musulmane pour promouvoir ce changement – et un rappel que la demande de justice, de responsabilité et de sécurité reste aussi urgente aujourd’hui qu’elle l’était la nuit où la famille Afzaal a été enlevée à ses proches.






