L’architecture, en tant qu’expression des valeurs auxquelles elle se réfère, reflète la manière dont nous vivons. Selon Norman Foster, architecte et designer britannique, la façon dont nous bâtissons témoigne de notre mode de vie. Pour Lisa Rochon, auteure canadienne et conseillère en architecture, l’architecture constitue une quête existentielle qui ne peut être que aussi ambitieuse que les aspirations de la société qui la crée. Alan Balfour, architecte écossais, voit l’architecture comme la manifestation la plus visible de la culture d’une société. Steven Ehrlich, architecte américain, insiste sur le rôle primordial de l’architecture au service des populations et de la société dans son ensemble. Becky Quintal, dans sa compilation « 121 Definitions of Architecture », souligne également cette vision. Enfin, Koca Mimar Sinan, maître architecte impérial de l’Empire ottoman, considérait que l’architecture, en plus d’être une profession parmi les plus ardues, requérait avant tout une véritable piété pour être pratiquée correctement.
Dans ce contexte, le paysage architectural de Bosnie, et plus particulièrement de Sarajevo, occupe une place centrale dans l’histoire régionale, tant par ses événements dynamiques que souvent tragiques. L’architecture y sert de miroir de la société. Elle s’élève et s’épuise selon ses cycles de prospérité et de déclin, ses aspirations et ses destinées étant profondément liées à celles de l’urbanisme islamique et de la ville de Sarajevo. L’architecture islamique y agit comme une représentation symbolique de l’identité, incarnant l’essence et le caractère de la ville.
L’architecture islamique de Sarajevo fonctionne également comme une miniaturisation de la ville elle-même. La relation entre les deux est si étroite qu’on peut affirmer que Sarajevo est définie en grande part par son style architectural, notamment celui qui est hérité de l’islam, un style qui a perduré grâce à la résistance de la ville et à la pérennité de sa civilisation remarquable. La présence d’autres styles architecturaux issus d’époques où l’islam et les Musulmans n’étaient pas au pouvoir complexifie davantage la narration autour de l’héritage islamique.
Qu’est-ce que l’architecture islamique ?
L’architecture islamique est un sujet souvent mal compris. Elle divise également l’opinion comme aucun autre domaine de la civilisation islamique. Les chercheurs comme le grand public se demandent si cette architecture, en tant qu’idée et réalité concrète, existe vraiment, et si oui, quelle en serait la définition la plus appropriée ainsi que ses caractéristiques fondamentales.
Ils s’interrogent également sur la désignation à donner aux styles architecturaux reconnus chez les Musulmans à travers l’histoire ou dans le monde : « islamique », « musulman », ou encore « islamicate » ? Existe-t-il un lien entre l’architecture, souvent considérée comme un domaine laïque, et l’Islam, en tant qu’orientation spirituelle, conscience religieuse ou mode de vie ?
L’architecture islamique est un style qui illustre les principes de foi (‘aqidah) islamiques et l’ensemble des normes et valeurs morales de la religion. Elle s’incarne dans trois dimensions principales : comme philosophie, processus et aboutissement, que ce soit dans la conceptualisation, la planification, la conception, la construction ou l’usage de l’environnement bâti.
Ce lien s’opère à la fois de manière intuitive, par l’intériorisation préalable des croyances et valeurs islamiques par les individus, qui se traduisent dans leur vie personnelle, collective, et dans leur rapport à l’environnement bâti, et de façon consciente, à travers des méthodes, étapes et protocoles réfléchis.
L’architecture islamique n’est pas seulement une technique ou un art, c’est un cadre de vie et de croire. Elle reflète une vision selon laquelle l’Islam est une manière de vivre, selon laquelle la vie doit s’inspirer, se guider et s’incarner dans la foi, et que l’Islam, en retour, doit s’extérioriser et se réaliser dans la vie quotidienne. Ainsi, on dit souvent que « l’Islam est la vie, et la vie, en retour, est l’Islam ». L’architecture islamique facilite, encourage, et promeut cette relation symbiotique.
Ce cadre doit également faire face aux mutations et à la fluidité de la vie. D’où ses qualités fondamentales : une signification profonde et inviolable, sa finalité essentielle et ses grandes fonctions, d’un côté, et, de l’autre, la dynamique, la flexibilité, et l’ouverture de ses formes, ses motifs artistiques et ses solutions créatives.
En somme, l’architecture islamique représente l’identité culturelle et civilisationnelle des Musulmans. Elle constitue leur âme, leur reflet intérieur. Avec son attrait universel et intemporel, elle incarne le principe de l’unité dans la diversité : unité de vision, de valeurs et de but, tout en laissant place à une diversité de méthodes, formes et styles. Plus un style d’architecture exprime la foi et les principes de l’Islam, plus il devient authentiquement islamique.
L’unité dans la diversité
Le patrimoine architectural ottoman de Sarajevo illustre pleinement cette esthétique islamique, privilégiant la fonctionnalité et la praticité plutôt que l’idéalisme. Malgré leurs imperfections inhérentes à toute œuvre humaine, les Ottomans ont été, sans conteste, derniers porteurs de la civilisation islamique à l’échelle mondiale.
Ils ont œuvré pour préserver les principes islamiques dans un contexte socio-politique et économique complexe, tant au sein de l’Empire qu’à l’étranger. Pour faire vivre l’Islam, ils ont conçu un cadre urbanistique, architectural et formel destiné à organiser, faciliter et encourager les comportements. Ce cadre est incarné par la philosophie architecturale ottomane, nourrie de formes structurales, solutions innovantes et esthétiques variées.
À l’image d’autres styles islamiques antérieurs et contemporains, l’architecture ottomane a su conjuguer valeurs religieuses et adaptations aux facteurs géographiques, climatiques, culturels, historiques, techniques, économiques et stylistiques, qui changeaient selon le temps et l’espace.
C’est pourquoi l’architecture est parfois considérée comme un « cadre de vie » : un espace qui enveloppe l’existence humaine, créant une harmonie entre corps et esprit, architecture et société. La qualité de cette harmonie est la véritable mesure de la réussite architecturale.
L’architecture ottomane mêle familiarité et singularité. Elle demeure fidèle aux principes religieux, culturels et esthétiques universels de l’islam, tout en s’adaptant aux contextes locaux. Ses éléments centraux, tels que les dômes, minarets élancés, ornementations complexes, arches massives, portes monumentales, motifs géométriques et floraux, et ses espaces communautaires, témoignent de cette synthèse. Ces caractéristiques visibles donnent à la ville de Sarajevo une identité architecturale ottomane bien marquée.
Il faut souligner que cette cohérence d’ensemble ne masque pas la diversité inhérente à l’architecture islamique ottomane : même si ses éléments fondamentaux sont constants, des déviations et particularités locales ont toujours été intégrées, donnant lieu à une riche mosaïque stylistique.
Une architecture islamique à Sarajevo qui n’est pas orientale
Enfin, il est souvent erroné de classer l’architecture islamique de Sarajevo ou, plus largement, de Bosnie, comme étant uniquement orientale, islamo-orientale ou ottomane-orientale. Ceci est une erreur qui vise, en réalité, à associer cette architecture à l’Orient, à opposer Bosnie à l’Europe, perçue comme l’Occident.
Ce classement parfois délibéré tend à faire considérer les Bosniaques comme membres de l’Orient, hors de l’Europe, en dépit du fait que, pratiquant l’Islam, ils sont des Européens à part entière. La religion musulmane, souvent regardée comme une religion orientale, a été utilisée comme un outil pour dissocier l’identité des Bosniaques de leur contexte européen, poussant certains à renier leur patrimoine culturel et religieux afin de s’intégrer à un modèle occidental ou, au contraire, à se tourner vers l’Est pour retrouver leurs origines.
Il est évident que cette catégorisation est fondamentalement injuste. Confiner l’Islam à une région ou à un horizon historique précis ne correspond pas à la réalité. L’Islam est une religion universelle, sans frontières géographiques ou temporelles. En Europe aussi, toutes les grandes religions ont été introduites, ce qui implique que l’Islam doit être considéré au même titre que les autres religions sur le continent.
Certains, dans le passé comme aujourd’hui, ont volontairement ou inconsciemment associé l’architecture islamique bosniaque à l’Orient, renforçant ainsi une vision biaisée et simplificatrice. Cependant, cette vision ne reflète pas la complexité et la richesse de cet héritage architectural, qui peut parfaitement être compris comme une expression authentique de l’identité bosniaque, enracinée dans la civilisation islamique tout en étant intégrée dans le contexte européen.
En conclusion, il est essentiel de reconnaître que la véritable architecture islamique, et notamment celle de Sarajevo, n’a pas à être redevable de clichés orientalistes ou nationalistes. Elle constitue le reflet d’une souveraineté culturelle et spirituelle, un vecteur d’identité universelle qui dépasse les frontières imposées par la géographie ou l’histoire.






