La genocide de Srebrenica (également appelé massacre de Srebrenica) constitue l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire récente, au cours duquel plus de 8 000 Bosniaks (Musulmans de Bosnie), principalement des hommes et des garçons, ont été tués dans la ville de Srebrenica, située dans la partie orientale de la Bosnie-Herzégovine, près de la frontière avec la Serbie. Cet événement tragique s’est déroulé en juillet 1995.
Ce massacre a représenté l’apogée de l’agression menée par les forces serbes contre l’État souverain de Bosnie-Herzégovine. Les hostilités ont débuté en avril 1992 et se sont poursuivies jusqu’en décembre 1995.
L’acte de génocide a été perpétré par l’Armée des Serbes de Bosnie, également appelée Armée de la République serbe de Bosnie (qui à l’époque était une entité quasi-illégale au sein de la Bosnie-Herzégovine), avec le soutien de diverses unités militaires et paramilitaires venues de Serbie voisine. Cette armée était commandée par Ratko Mladić. La République serbe de Bosnie était dirigée politiquement et idéologiquement par Radovan Karadžić, devenu totalement dépendant du gouvernement serbe et de son leader, Slobodan Milošević.
Au-delà des massacres, plus de 20 000 civils ont été également expulsés de la zone de Srebrenica dans le cadre d’un processus de nettoyage ethnique. Ces populations ont été déportées de force, déplacées ailleurs, et ce, non seulement de Srebrenica, mais aussi de nombreuses autres villes et villages bosniens. L’objectif était de créer de vastes zones géographiques exclusivement serbes, qui devaient par la suite intégrer une « Grande Serbie ».
La doctrine de la « Grande Serbie » était au cœur de l’idéologie nationaliste serbe. Selon cette vision, tous les territoires et régions revendiqués comme traditionnels pour les Serbes, y compris ceux situés hors des frontières actuelles de la Serbie, devaient être réunis dans un seul grand et puissant État. La Bosnie-Herzégovine, avec sa frontière de 357 km commune avec la Serbie à l’est et en raison de la présence de nombreux Serbes sur son territoire, a été une cible immédiate de ces plans.
Il est important de souligner que le conflit en Bosnie ne doit pas être considéré comme une guerre civile dans le sens traditionnel du terme. Il s’agissait en réalité d’une guerre d’agression contre la Bosnie-Herzégovine, caractérisée par la planification minutieuse et l’exécution systématique d’un génocide et d’un nettoyage ethnique, principalement à l’encontre des Bosniaques.
Le génocide de Srebrenica a débuté le 11 juillet 1995 et s’est achevé le 22 juillet 1995. Les corps des victimes ont été retrouvés dans 150 sites différents, dont 70 ont été identifiés comme des fosses communes. Plus de 1 000 personnes restent encore portées disparues. Chaque année, de nouvelles victimes sont exhumées, identifiées et enterrées dignement. Par exemple, en 2019, trente-trois nouveaux corps ont été retrouvés, et une prière funéraire islamique a été organisée au Centre mémorial du génocide de Srebrenica, qui comprend un cimetière dédié à toutes les victimes. Parmi ces corps, la plus jeune avait 16 ans, et la plus âgée 82 ans.
Fait paradoxal, dès avril 1993, l’ONU avait désigné Srebrenica comme une « zone démilitarisée et sécurisée » par le biais des Résolutions 819 et 836, censée être exempte de toute attaque armée ou acte hostile. Cette zone, considérée comme un sanctuaire sous protection internationale, devait bénéficier de la sauvegarde par les forces de maintien de la paix de l’ONU, qui devaient employer « tous les moyens nécessaires, y compris la force ». Pourtant, malgré cela, la réalité fut tout autre.
Alors que les défenseurs bosniaques de Srebrenica s’étaient largement démilitarisés, comme le confirment les conclusions de l’ONU, les forces serbes encerclant la zone étaient bien équipées et refusaient de respecter leur engagement de démilitarisation. Le jour fatidique, les soldats néerlandais, chargés de maintenir la paix en tant que casques bleus à Srebrenica, n’ont pas réussi à empêcher l’assaut des troupes serbes. Les responsables néerlandais ont été en partie tenus pour responsables de l’ampleur du massacre qui a suivi.
Les conséquences furent terribles. Cet épisode demeure la pire atrocité, crime d’État, barbarie et massacre systématique que l’Europe ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale. La seule « faute » des Bosniaques de Srebrenica était leur foi musulmane, et le fait qu’ils représentaient un obstacle à l’expansion violente, sauvage et primitive que les nationalistes serbes ont longtemps justifiée comme une « monstruosité » légitime.
Le 11 juillet 2000, le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a résumé cette tragédie en déclarant que « le drame de Srebrenica hantera à jamais l’histoire des Nations Unies ». En novembre 1995, le juge du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Fouad Riad, décrivait l’horreur comme suit : « Des milliers d’hommes exécutés puis enterrés dans des fosses communes, des centaines enterrés vivants, des hommes et des femmes mutilés et massacrés, des enfants tués devant leurs mères, un grand-père forcé à manger le foie de son propre petit-fils. Ce sont réellement des scènes d’enfer, gravées dans les pages les plus sombres de l’histoire humaine. »
Pendant que les citoyens désarmés et innocents de Srebrenica subissaient ces atrocités, Ratko Mladić lançait : « Tous ceux qui souhaitent partir seront transportés, grands et petits, jeunes et vieux. N’ayez pas peur, allez-y tranquillement. Laissons passer en premier les femmes et les enfants… Personne ne vous fera de mal. »
En 2001, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a reconnu que le massacre de Srebrenica en 1995 constituait un génocide. Le 11 juillet a été désigné comme la Journée du souvenir de Srebrenica. Chaque année, cette commémoration réaffirme la nécessité de ne jamais oublier ces tragédies, et d’envoyer un message fort pour que de telles horreurs ne se reproduisent nulle part, pour personne.
Grâce aux efforts incessants d’individus et de groupes engagés, tant en Bosnie que dans la diaspora bosniaque, la commémoration annuelle du génocide de Srebrenica devient de plus en plus une occasion internationale. La cérémonie centrale se tient à Srebrenica même, tandis que de nombreux événements sont organisés dans diverses parties du monde, généralement de nature religieuse, éducative, sociale ou culturelle. Les messages portés par la mémoire de Srebrenica résonnent plus fort, plus clair, et prennent une dimension plus percutante à chaque fois.
Pourquoi ne devons-nous pas oublier Srebrenica ?
Nous, Bosniaques et autres, devons impérativement garder en mémoire ce qui s’est passé à Srebrenica. Les leçons du passé sont essentielles pour comprendre et affronter le présent, et pour construire notre avenir. À défaut, ce seront d’autres qui s’en chargeront à notre place. La connaissance de notre histoire est la pierre angulaire du présent et du futur : sans elle, notre édifice devient fragile. Churchill disait à juste titre : « Une nation qui oublie son passé n’a pas d’avenir. »
Les enfants, étant notre héritage et notre avenir, doivent être la priorité de cette mémoire. Ils doivent recevoir une éducation éclairée, être ouverts et critiques. La vérité et la justice doivent être leur seule obsession. Le récit de Srebrenica, tout comme celui de l’agression contre la Bosnie en général, doit occuper une place centrale dans nos manuels scolaires et notre transmission historique.
Ne pas se souvenir de Srebrenica enverrait un mauvais signal aux extrémistes, fanatiques, criminels et propagandistes haineux, où qu’ils soient dans le monde. Leur sentir la complaisance ou l’indifférence générale sans réaction forte ne ferait qu’encourager leur barbarie. La passivité de la majorité leur donnerait une légitimité et leur permettrait de manipuler l’opinion publique, d’esquiver la justice et de continuer leurs crimes dans l’ombre.
Il faut accepter que la vie est en permanence une confrontation entre le bien et le mal, à toutes les échelles. Il est nécessaire d’avoir une vision claire, pragmatique, rationnelle. Il faut être convaincu d’être du bon côté, et ne pas hésiter, lorsque le moment est venu, à se lever et à défendre ses valeurs.
Le remède au mal réside dans la concrétisation du bien. Evil et bonne ne peuvent coexister durablement : le bien est la raison d’être de l’humanité, son essence ultime. Le mal n’est que la négation et la privation du bien, n’existant que dans l’absence de celui-ci. La force du bien déployée neutralise le mal, et seule une présence forte de valeurs positives peut affaiblir ou éliminer les axes de mal.
Il est aussi important de se rappeler que, malgré tout, certains Serbes voient encore à Srebrenica une forme de « libération » ou « autodéfense », perpétuant la notion de « guerre sainte » contre les Musulmans, en évoquant la revanche de l’histoire contre l’Empire ottoman ou la domination islamique. Pour eux, des figures comme Ratko Mladić et Radovan Karadžić – condamnés pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité – restent des héros nationaux, victime d’un jugement injuste de la communauté internationale.
Cependant, ces figures bénéficient encore de soutiens importants sur la scène internationale. Certains analystes avancent que la Bosnie est devenue un « champ de bataille » entre la Russie et l’Occident, où Moscou pourrait intensifier la tension entre Serbes et Bosniaques pour ses intérêts géopolitiques. Pour d’autres, l’intérêt stratégique réside dans le contrôle du Balkans, zone cruciale à la croisée des alliances mondiales et des enjeux de puissance.
Certains soulignent aussi que la guerre en Bosnie n’était pas seulement une confrontation contre l’islam et les Musulmans, mais aussi une lutte idéologique contre l’islam en tant que phénomène mondial perçu comme une menace. En conséquence, même après la fin des combats, la tendance à l’islamophobie s’est intensifiée, alimentée par certains discours globalisés.
Il faut enfin réfléchir à la possibilité que cette agression ait été orchestrée par des mains invisibles, utilisant la Serbie et la Croatie comme instruments d’un projet plus vaste, destiné à empêcher la création d’un État musulman en Europe occidentale. La réalité est que cette violence s’inscrit dans une complexité géopolitique mêlant intérêts nationaux, influences globales, et enjeux idéologiques.
Les facteurs qui soutiennent cette hypothèse sont nombreux : la passivité du monde occidental face à l’agression, le retard dans la justice internationale – notamment l’arrestation de Karadžić en 2008 et de Mladić en 2011, soit des années après la fin du conflit –, l’embargo sur les armes, qui a laissé les Bosniaques armés bien plus faiblement que les Serbes (qui ont pu s’armer grâce à leur héritage dans l’armée yougoslave), ainsi que le contexte géographique et stratégique. La communauté internationale n’a agi que lorsque l’équilibre a commencé à pencher en faveur des Bosniaques, ce qui montre le degré de faiblesse et de pragmatisme de la intervention.
Oublier le génocide de Srebrenica reviendrait à cautionner la possibilité même qu’un tel massacre puisse se reproduire. Car le mal ne sommeille jamais durablement, il renaît constamment. La problématique dépasse l’histoire locale : l’exemple tragique du massacre de Christchurch en 2019, où un terroriste a tué 49 innocents — s’étant inspiré de diverses idéologies haineuses, y compris celles évoquées par certains discours de haine envers l’islam et les Musulmans — montre que le vent du mal peut souffler dans toutes les directions.
Se souvenir de Srebrenica, c’est aussi dénoncer la thèse qu’il pourrait y avoir un « choc des civilisations » inévitable. La théorie avancée par Samuel Huntington affirme que les conflits futurs seront principalement religieux et culturels, traçant une lutte entre identités opposées. Aujourd’hui, cette vision est alimentée par des discours politiques qui exacerbent les divisions, comme celui de certains dirigeants occidentaux qui, par leur rhétorique islamophobe, renforcent cette idée.
En se rappelant de Srebrenica et en tirant des leçons, nous participons à une lutte globale pour faire triompher le bien contre le mal, contre l’injustice et l’oppression. Cela signifie condamner fermement tous les actes de violation des droits humains, où qu’ils aient lieu – que ce soit en Palestine, au Cachemire, en Birmanie, en Xinjiang, ou au Moyen-Orient. Nous contribuons ainsi à éviter que de nouvelles tragédies ne se produisent, en témoignant de notre engagement dans la prévention du mal.
Ce combat requiert de chacun une conscience claire et une action dans nos moyens limités. Il faut agir avec intégrité, sans regrets ni culpabilité, en rapport avec la justice, l’histoire et le sang des martyrs. Le Livre sacré, le Coran, rappelle : « Et ceux qui, pour nier la vérité (les incroyants et les corrupteurs), s’entrelacent les uns avec les autres ; et si vous ne faites pas de même, la oppression régnera sur la terre, et une grande corruption » (al-Anfal, 73).
Le penseur Abdullah Yusuf Ali précise que « le mal cohabite avec le mal. Les justes ont alors encore plus de raison de se rapprocher pour vivre en paix et se protéger mutuellement, car sinon le monde sera livré à l’agression de personnes sans scrupules, et le bien échouera dans son devoir d’établir la paix d’Allah et de soutenir les forces de vérité et de justice. »
Plutôt que de sombrer dans une vision fataliste d’un « choc des civilisations », il faut promouvoir le dialogue entre les cultures et les religions, tel qu’aspirait à le défendre l’ancien président iranien Mohammad Khatami, en réponse à cette théorie destructrice. La diversité est une richesse, une force qui peut unir plutôt que diviser, dans la nécessaire quête d’unité dans la différence. La justice, la liberté et la moralité, telles que prônées par l’islam, visent avant tout la justice, la liberté d’esprit et l’intégrité dans les relations humaines.
Enfin, ne pas oublier Srebrenica, c’est préserver notre humanité et notre spiritualité. Oublier, c’est s’engager dans une forme de complicité avec le mal, et risquer de perdre notre identité, notre but spirituel sur cette terre. La tradition coranique met en garde : « Et ne sois pas comme ceux qui oublièrent Allah, et qu’Il fit alors oublier eux-mêmes ; ils sont les rebelles, les transgresseurs » (al-Hashr, 19).
Se souvenir, c’est agir pour la justice, pour la paix, et pour le souvenir de ceux qui ont été sacrifiés. C’est honorer la confiance divine et notre responsabilité collective, car la véritable victoire réside dans notre capacité à préserver la mémoire, la vérité et la justice.






