5Pillars examine comment les musulmans sunnites du Liban, rejetant à la fois Israël et le Hezbollah, se retrouvent impuissants et sans voix, profondément affectés par un conflit qu’ils ne soutiennent ni ne contrôlent.
Depuis l’escalade provoquée par les frappes israéliennes et américaines visant l’Iran et son réseau régional, la frontière sud du Liban est effectivement devenue une ligne de front continue.
Les frappes aériennes israéliennes et les réponses du Hezbollah ont transformé de grandes parties du pays en une zone de conflit actif, faisant craindre que le Liban ne soit entraîné dans une guerre à grande échelle.
Pour de nombreux sunnites (environ 30 % des 7 millions d’habitants), ce moment semble imposé plutôt que choisi.
Il existe un sentiment croissant que les décisions de guerre et de paix sont prises sans leur contribution, renforçant les préoccupations de longue date concernant le déséquilibre politique et l’exclusion.

Divisions internes
La communauté sunnite du Liban est loin d’être unifiée. Il comprend des professionnels urbains laïcs, des familles religieuses traditionnelles, des mouvements salafistes, des groupes « islamistes » politiquement organisés et des courants militants plus petits, chacun ayant des points de vue distincts sur la religion, la gouvernance et les alliances régionales.
Ces divisions façonnent la façon dont le conflit est compris. Les sunnites laïcs présentent souvent la crise en termes de souveraineté de l’État et d’effondrement institutionnel, tandis que des groupes plus religieux peuvent l’interpréter à travers des luttes régionales et idéologiques plus larges.
Même au sein des cercles salafistes, il existe de profonds désaccords entre ceux qui rejettent l’engagement politique et ceux qui soutiennent les mouvements organisés.
De nombreux sunnites se demandent également si l’engagement politique, notamment à travers des cadres laïcs, peut de manière réaliste assurer une influence dans un pays dont l’équilibre sectaire résiste à toute communauté affirmant un pouvoir cohérent, les laissant douter que l’unité seule puisse changer leur position.

Perceptions de la guerre
La confrontation en cours entre le Hezbollah et Israël suscite des sentiments profondément mitigés parmi les sunnites.
D’une part, les frappes israéliennes sont largement considérées comme des violations de la souveraineté libanaise qui entraînent destruction et instabilité.
D’un autre côté, le rôle du Hezbollah dans le lancement et le maintien d’attaques transfrontalières est également fortement critiqué. De nombreux sunnites affirment que le groupe opère en dehors de l’autorité de l’État, décidant effectivement du moment où le Liban entre en conflit sans consensus national.
Il existe également des segments petits mais visibles qui se présentent comme sunnites tout en soutenant ouvertement le Hezbollah ou même Israël. Ces positions sont cependant massivement rejetées par l’ensemble du public sunnite et suscitent souvent une forte indignation et une forte hostilité, car elles sont considérées comme s’alignant sur des forces qui nuisent aux communautés sunnites et portent atteinte à leurs intérêts.
Ce double rejet crée un sentiment de piégeage. Les sunnites expriment souvent qu’ils sont pris entre une menace externe et un acteur interne sur lequel ils ne peuvent pas influencer les décisions, mais dont les actions affectent directement leur vie.
Réalité du déplacement
Un nombre croissant de sunnites ont été directement déplacés par les combats. Alors que les frappes aériennes s’intensifient et que la frontière devient inhabitable, les familles ont été contraintes de quitter leur domicile sans préavis, se déplaçant souvent vers des zones urbaines déjà tendues.
Beaucoup décrivent des évacuations soudaines, des maisons endommagées et la perte de la stabilité fondamentale. Dans certaines régions, les communautés sunnites se sont retrouvées exposées à la fois aux frappes israéliennes et aux conséquences du positionnement militaire du Hezbollah, les plaçant dans des situations particulièrement vulnérables.
De nombreux sunnites ont également le sentiment qu’ils assument le coût d’un conflit qu’ils n’ont ni initié ni contrôlé. Les actions militaires israéliennes et la présence opérationnelle du Hezbollah sont considérées comme contribuant à leur déplacement, renforçant le sentiment d’être pris pour cible ou ignoré dans de multiples directions.

Tensions régionales
Le conflit est également compris dans un contexte régional plus large. L’alignement du Hezbollah sur l’Iran est une préoccupation centrale pour de nombreux sunnites, qui y voient un élément d’un changement plus large du pouvoir régional qui marginalise l’influence politique sunnite.
Dans le même temps, il n’y a aucune sympathie pour les actions militaires d’Israël, considérées comme agressives et disproportionnées. Les pertes civiles et les dégâts causés aux infrastructures renforcent un sentiment d’injustice qui résonne au sein des différentes factions sunnites.
Cela crée un paysage émotionnel complexe. L’opposition au Hezbollah ne se traduit pas par un soutien à Israël, et la critique d’Israël n’implique pas l’acceptation de la domination du Hezbollah.
Pression politique
L’effondrement économique continue d’intensifier ces tensions. Les zones à majorité sunnite ont été particulièrement touchées par le chômage, la pauvreté et le déclin des services publics.
Pour beaucoup, la guerre apparaît comme un fardeau supplémentaire à une situation déjà insupportable. La hausse des prix, l’accès limité aux soins de santé et le manque de fiabilité des infrastructures rendent la perspective d’un nouveau conflit particulièrement alarmante.
Ces difficultés révèlent également un déséquilibre plus profond. D’autres groupes sectaires ont pu aligner leur participation politique soit sur des cadres idéologiques clairs, soit sur des structures étatiques établies, permettant une coopération et une représentation plus efficaces.
Les sunnites, en revanche, n’ont pas cet alignement. Les personnalités sunnites laïques opèrent souvent sans une base de soutien solide, tandis que les mouvements sunnites plus idéologiques se heurtent à la résistance de presque toutes les autres factions, qui considèrent leurs perspectives comme expansive et potentiellement dominantes.
Cette dynamique renforce l’exclusion. Cela donne à de nombreux sunnites le sentiment qu’ils sont structurellement empêchés de participer de manière significative, non seulement en raison des circonstances, mais aussi en raison d’une crainte plus large parmi d’autres groupes de ce que pourrait devenir une présence sunnite renforcée dans toutes les sphères de la société.

Perspectives d’avenir
Pour l’avenir, l’incertitude domine. Les jeunes sunnites sont particulièrement divisés entre ceux qui souhaitent rester et pousser au changement, et ceux qui considèrent l’émigration comme la seule voie viable.
Il existe également un débat en cours sur l’identité et l’orientation. Certains plaident en faveur d’une nouvelle organisation politique au Liban, tandis que d’autres estiment qu’un changement significatif est peu probable dans les conditions actuelles.
Malgré tout, il y a peu de confiance dans une résolution à court terme. Pour de nombreux sunnites, la seule constante est l’incertitude, et le seul sentiment commun qui subsiste est un appel discret à l’unité, souvent exprimé non pas par la politique mais par la prière.






